LE HANGAR (Inde 1999 - 2000)

Ce recueil se divise en trois parties, les catégories indiquées sur la gauche: Le Hangar, Le Cahier Vert, Main Bazar Hotel. Les photos sont de Nicolas Mirland et de moi-même.

29 janvier 2005

Le Hangar

 

Des boites à air tubent des cubes de vide

Des machines grondent pénibles leurs gueules avides

menacent étouffées dans un hangar obscur

les petites mains brunes qui s'épuisent saturent –

 

Lui surveille le travail des autres et des machines

Lui redresse des clous tordus courbe l'échine

Lui fume une Gold Flake, dans l'ombre et lui aussi

économise pour aller en juillet à Puri

tirer le char de la statue noire sévère

du Créateur Immense de notre Univers,

qui sculpta la terre et tout ce qu'il y a dessus,

les hommes les Indiens Howrah et la rue

la sueur qui goutte chaude sur la terre battue

les cratères de poussière, celle qui est suspendue

dans l'atmosphère,

celle qui est descendue

sous les pieds nus,

et celle qui serre,

écrase et celle qui tue. 

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le voyage en train

Des rizières des rizières encore des rizières

A perte de vue

Des paysans sombres penchés sur leurs charrues

La tête roulée dans des turbans de misère

Ils lèvent une main au ciel

-La gauche, non pas celle

qui tient un biri de poussière-

Au passage cahin-cohue

Du train grincheux bondé vermoulu

Mes mains ouvertes attrapent l'air de notre course.

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Transparences

Le train le soleil qui tape

Le bonheur d'être là en sourdine

En sourdine, en rizières, en comptines

En platines et en soupapes ;

 

Aussi,

                             L'envie de piquer une crise

De serrer l'humanité dans mes bras

L'humanité est là

C'est celle d'ici qui se bat

 

Les autres s'inhumanisent

Posté par konave à 14:22 - Le Hangar (Inde 2000) - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Sudis, Sudderstreet, calcutta

Accroupi presque sous le taxi noir et jaune, Sudis fait courir la flamme de son briquet le long d'une cigarette, afin d'en sécher le tabac. Saisissant la clope entre trois doigts, il la presse et la tourne doucement, la vide de son contenu qui tombe dans le creux de sa main gauche. Suit alors un tri minutieux, au terme duquel se voient exclus les agents de texture et de saveur plus clairs, pour ne conserver que le tabac brut. Au-dessus de ça, il réduit en une grossière poussière la ganja qu'il cache sous sa chemise, et malaxe le tout longuement avec son pouce droit, dans le creuset formé de son autre main. Il termine le bricolage de la clope, en enlève le filtre blanc du bout des dents et le remplace par un petit rouleau de carton. L'opération la plus délicate est la dernière : replacer le mélange dans le corps de la cigarette sans en perdre une miette.

Ceci accompli, Sudis se dirige d'un pas chaloupé vers le Tchaï Shop, remonte nonchalamment le bandeau rouge qui lui traverse le front ; il s'installe là-bas avec un thé brûlant, sur ces marches rongées qui surplombent le caniveau, et fume assis sur ses talons en observant l'agitation furieuse de cette rue qu'il ne connaît que trop, Sudderstreet, Calcutta.

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Karma Sad Song

Coucher de soleil

Plage d'Auroville, Tamil Nadu

Un jeune Indien s'arrête non loin de nous

Ses yeux cherchent quelque chose

Dans l'avalanche d'un ciel gris giflé de rose

Un vent léger joue avec les manches

Courtes vides de sa chemise blanche

Quelle cruauté

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Faux départ

 

Vers une heure du matin un train s'arrête, ce n'est pas le bon. Il déverse sur le quai une confusion incroyable de couleurs, de cris et de bousculades.

Des hommes vendent de tout en hurlant.

 

(Plus tard).

Le calme retombe comme une plume.

Un thé argileux brûle la main, la bouche, l'estomac qui se crispe. On décapite plus loin des noix de coco vertes à grands coups de machettes rouillées, sous le regard vitreux d'un chien que dissout vivant une effroyable maladie de peau ; il est gris et filiforme, presque fantôme sous les néons blafards. La nuit, les lucioles hésitantes reviennent et emplissent à nouveau les silences.  

 

(Plus tard).

 Le visage touffu d'un soldat sikh s'allonge sous son gros turban rond, ses paupières battent des ailes de papillons. Derrière lui, des silhouettes furtives s'accroupissent autour d'un point rouge fumant, qui passe de l'un à l'autre dans des bruits de souffles. Le ciel est clair, tout vibre en choeur. Une brise inattendue caresse les joues. Alors des insectes délirants se précipitent et grincent sur les quais.

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Darjeeling centre

La ville bouillonne jusqu'entre ces montagnes !

Des milliers de têtes nues dans des petites rues

Vont et viennent et stagnent et parlent et regagnent

Des maisons sales, collées à des pentes ventrues ;

On en oublierait presque les hautes montagnes,

Les champs de thé dans les nuages, à perte de vue –

Un homme sombre, sorti d'un invisible bagne

Marche abattu, les yeux au sol, maigre, imprévu –

 

- Auprès des bus tôlés qui défient les sommets,

(Moteurs asthmatiques et pop stars de Bombay)

On se presse dans une grange aux murs décimés,

Une boucherie – Noire de suie de clients imbibée

De chairs contre des poutres, que lorgnent les corbeaux,

Violemment crochetées, et maintenant découpées

Dans une cohue étrange d'argent et de couteaux –  

A la porte, où se trame un commerce de morceaux,

Un mendiant estropié gît tel un rescapé ;

Sa voix sèche claque comme des petits coups de ciseaux,

Des verres épais de ses lunettes s'échapper

Est une souffrance – Autour, ouvrant des becs d'oiseaux,

Les montagnes se plument de brumes râpées ;

 

Un détour de chemin et la foule s'empêtre

Dans des échoppes frêles, noyées par les encens

Des femmes brûlent du maïs, et leurs gestes champêtres

Tracent dans les fumées des symboles savants

 

Dans ma poitrine, je sens

Doucement battre l'Etre

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Rat Yatra

Fin du jour à Puri. L'horizon jaune luit.

Des ailes de palmiers sombres sur les plis d'un nuage

Et des cortèges flottants de  larges corbeaux sauvages

Noirs dans le ciel clair se croisent où le soleil fuit ;  

 

Les sons de la rue montent, égratignent les murs,

Glissent sur les terrasses où gisent les lézards ;

Des voix des cloches grêles s'élancent au hasard,

En bas une vache maigre mâche un bout de chaussure ; 

 

Coupure d'électricité – Soudain tout s'arrête –

Le soir tombe en flambeaux, les dents blanches s'allument ;

De la musique – Une procession s'avance, s'enfume

De longs fagots d'encens sacré Une chèvre inquiète –

 

Derrière, les drapeaux oranges du temple massif

Claquent hauts sur la ville qui s'enfonce dans la nuit. 

Une brise chaude emporte un vague brouillard de bruit

Un enfant pleure loin –

                                       Le calme se pose, craintif.

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New-jalpaiguri

 

 

New-Jalpaiguri

Un nom qui sautille sur le bout de la langue

Et une ville du Bengale presque exsangue

Où on lutte pour une assiette de riz

Du thé du tabac ou des fruits qu'on frit ;

Vaste far-west au pied de l'Himalaya

Bousculades d'Indiens et de Népalis,

Rues surchargées d'inutiles taxis,

De milliers de corbeaux de rickshaw-wallah,

De Pepsi de tea-shop pourris et de Coca-Cola,

Retourner à la gare

Dormir sur un banc de la gare

Lire sur un banc de la gare

Manger sur un banc de la gare

Boire

New-Jalpaiguri

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Retour à Siliguri

                               

                                            

A l'avant du camion, sept personnes entassées

Claquent des dents frileuses dans le matin bruineux

Des pentes des montagnes qui semblent s'affaisser

S'effilent les nuages, pâles et laineux ;

 

La machine crachote dans l'immensité

Lutte sur des chemins où coulent des rivières

de pierres La pluie s'accroche roule sans s'arrêter

L'Himalaya bleu-vert frissonne de lumières ;

 

On se gare au village, là-haut dans les rochers.

Des hommes de nulle part embarquent du gingembre,

Derrière une porte épaisse un gosse n'ose approcher,

Un chien malade encore ! tremble de tous ses membres ;

 

Mais la descente reprend, qui est presque une chute ;

Le camion tourne et gronde, sous les arbres et les branches,

Chaque virage creux que la montagne affûte

Fait danser dans les vitres une verte avalanche

 

L'air s'échauffe alors qu'on s'éloigne des nuages ;

En bas Siliguri, fumées et bouts de bois,

Tôles rouillées corbeaux gras poubelles et grillages,

L'Inde oubliée, terrible, ressurgit d'une voix

 

Tchaï

Posté par konave à 13:47 - Le Hangar (Inde 2000) - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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