29 janvier 2005
Le Hangar

Des boites à air tubent des cubes de vide
Des machines grondent pénibles leurs gueules avides
menacent étouffées dans un hangar obscur
les petites mains brunes qui s'épuisent saturent –
Lui surveille le travail des autres et des machines
Lui redresse des clous tordus courbe l'échine
Lui fume une Gold Flake, dans l'ombre et lui aussi
économise pour aller en juillet à Puri
tirer le char de la statue noire sévère
du Créateur Immense de notre Univers,
qui sculpta la terre et tout ce qu'il y a dessus,
les hommes les Indiens Howrah et la rue
la sueur qui goutte chaude sur la terre battue
les cratères de poussière, celle qui est suspendue
dans l'atmosphère,
celle qui est descendue
sous les pieds nus,
et celle qui serre,
écrase et celle qui tue.
le voyage en train
Des rizières des rizières encore des rizières
A perte de vue
Des paysans sombres penchés sur leurs charrues
La tête roulée dans des turbans de misère
Ils lèvent une main au ciel
-La gauche, non pas celle
qui tient un biri de poussière-
Au passage cahin-cohue
Du train grincheux bondé vermoulu
Mes mains ouvertes attrapent l'air de notre course.
Transparences
Le train le soleil qui tape
Le bonheur d'être là en sourdine
En sourdine, en rizières, en comptines
En platines et en soupapes ;
Aussi,
L'envie de piquer une crise
De serrer l'humanité dans mes bras
L'humanité est là
C'est celle d'ici qui se bat
Les autres s'inhumanisent
Sudis, Sudderstreet, calcutta
Accroupi presque sous le taxi noir et jaune, Sudis fait courir la flamme de son briquet le long d'une cigarette, afin d'en sécher le tabac. Saisissant la clope entre trois doigts, il la presse et la tourne doucement, la vide de son contenu qui tombe dans le creux de sa main gauche. Suit alors un tri minutieux, au terme duquel se voient exclus les agents de texture et de saveur plus clairs, pour ne conserver que le tabac brut. Au-dessus de ça, il réduit en une grossière poussière la ganja qu'il cache sous sa chemise, et malaxe le tout longuement avec son pouce droit, dans le creuset formé de son autre main. Il termine le bricolage de la clope, en enlève le filtre blanc du bout des dents et le remplace par un petit rouleau de carton. L'opération la plus délicate est la dernière : replacer le mélange dans le corps de la cigarette sans en perdre une miette.
Ceci accompli, Sudis se dirige d'un pas chaloupé vers le Tchaï Shop, remonte nonchalamment le bandeau rouge qui lui traverse le front ; il s'installe là-bas avec un thé brûlant, sur ces marches rongées qui surplombent le caniveau, et fume assis sur ses talons en observant l'agitation furieuse de cette rue qu'il ne connaît que trop, Sudderstreet, Calcutta.
Karma Sad Song
Coucher de soleil
Plage d'Auroville, Tamil Nadu
Un jeune Indien s'arrête non loin de nous
Ses yeux cherchent quelque chose
Dans l'avalanche d'un ciel gris giflé de rose
Un vent léger joue avec les manches
Courtes vides de sa chemise blanche
Quelle cruauté
Faux départ
Vers une heure du matin un train s'arrête, ce n'est pas le bon. Il déverse sur le quai une confusion incroyable de couleurs, de cris et de bousculades.
Des hommes vendent de tout en hurlant.
(Plus tard).
Le calme retombe comme une plume.
Un thé argileux brûle la main, la bouche, l'estomac qui se crispe. On décapite plus loin des noix de coco vertes à grands coups de machettes rouillées, sous le regard vitreux d'un chien que dissout vivant une effroyable maladie de peau ; il est gris et filiforme, presque fantôme sous les néons blafards. La nuit, les lucioles hésitantes reviennent et emplissent à nouveau les silences.
(Plus tard).
Le visage touffu d'un soldat sikh s'allonge sous son gros turban rond, ses paupières battent des ailes de papillons. Derrière lui, des silhouettes furtives s'accroupissent autour d'un point rouge fumant, qui passe de l'un à l'autre dans des bruits de souffles. Le ciel est clair, tout vibre en choeur. Une brise inattendue caresse les joues. Alors des insectes délirants se précipitent et grincent sur les quais.
Darjeeling centre
La ville bouillonne jusqu'entre ces montagnes !
Des milliers de têtes nues dans des petites rues
Vont et viennent et stagnent et parlent et regagnent
Des maisons sales, collées à des pentes ventrues ;
On en oublierait presque les hautes montagnes,
Les champs de thé dans les nuages, à perte de vue –
Un homme sombre, sorti d'un invisible bagne
Marche abattu, les yeux au sol, maigre, imprévu –
- Auprès des bus tôlés qui défient les sommets,
(Moteurs asthmatiques et pop stars de Bombay)
On se presse dans une grange aux murs décimés,
Une boucherie – Noire de suie de clients imbibée
De chairs contre des poutres, que lorgnent les corbeaux,
Violemment crochetées, et maintenant découpées
Dans une cohue étrange d'argent et de couteaux –
A la porte, où se trame un commerce de morceaux,
Un mendiant estropié gît tel un rescapé ;
Sa voix sèche claque comme des petits coups de ciseaux,
Des verres épais de ses lunettes s'échapper
Est une souffrance – Autour, ouvrant des becs d'oiseaux,
Les montagnes se plument de brumes râpées ;
Un détour de chemin et la foule s'empêtre
Dans des échoppes frêles, noyées par les encens
Des femmes brûlent du maïs, et leurs gestes champêtres
Tracent dans les fumées des symboles savants
Dans ma poitrine, je sens
Doucement battre l'Etre
Rat Yatra

Fin du jour à Puri. L'horizon jaune luit.
Des ailes de palmiers sombres sur les plis d'un nuage
Et des cortèges flottants de larges corbeaux sauvages
Noirs dans le ciel clair se croisent où le soleil fuit ;
Les sons de la rue montent, égratignent les murs,
Glissent sur les terrasses où gisent les lézards ;
Des voix des cloches grêles s'élancent au hasard,
En bas une vache maigre mâche un bout de chaussure ;
Coupure d'électricité – Soudain tout s'arrête –
Le soir tombe en flambeaux, les dents blanches s'allument ;
De la musique – Une procession s'avance, s'enfume
De longs fagots d'encens sacré Une chèvre inquiète –
Derrière, les drapeaux oranges du temple massif
Claquent hauts sur la ville qui s'enfonce dans la nuit.
Une brise chaude emporte un vague brouillard de bruit
Un enfant pleure loin –
Le calme se pose, craintif.
New-jalpaiguri
New-Jalpaiguri
Un nom qui sautille sur le bout de la langue
Et une ville du Bengale presque exsangue
Où on lutte pour une assiette de riz
Du thé du tabac ou des fruits qu'on frit ;
Vaste far-west au pied de l'Himalaya
Bousculades d'Indiens et de Népalis,
Rues surchargées d'inutiles taxis,
De milliers de corbeaux de rickshaw-wallah,
De Pepsi de tea-shop pourris et de Coca-Cola,
Retourner à la gare
Dormir sur un banc de la gare
Lire sur un banc de la gare
Manger sur un banc de la gare
Boire
New-Jalpaiguri
Retour à Siliguri
A l'avant du camion, sept personnes entassées
Claquent des dents frileuses dans le matin bruineux
Des pentes des montagnes qui semblent s'affaisser
S'effilent les nuages, pâles et laineux ;
La machine crachote dans l'immensité
Lutte sur des chemins où coulent des rivières
de pierres La pluie s'accroche roule sans s'arrêter
L'Himalaya bleu-vert frissonne de lumières ;
On se gare au village, là-haut dans les rochers.
Des hommes de nulle part embarquent du gingembre,
Derrière une porte épaisse un gosse n'ose approcher,
Un chien malade encore ! tremble de tous ses membres ;
Mais la descente reprend, qui est presque une chute ;
Le camion tourne et gronde, sous les arbres et les branches,
Chaque virage creux que la montagne affûte
Fait danser dans les vitres une verte avalanche
L'air s'échauffe alors qu'on s'éloigne des nuages ;
En bas Siliguri, fumées et bouts de bois,
Tôles rouillées corbeaux gras poubelles et grillages,
L'Inde oubliée, terrible, ressurgit d'une voix
Tchaï